Combien de civilisations ont-elles vécu et disparu sans s'apercevoir à temps de leur déchéance.
Nous en sommes au point où Lacan essaie d’amener son auditoire à concevoir ce que Freud entend par «au-delà du principe de plaisir» et en quoi la
pulsion de répétition peut être comprise comme principe de mort, quoique le mot même puisse porter à confusion.
Lacan revient sur le mythe d’Œdipe et s’attarde sur sa fin, une fois son destin accompli, sa mort à Colone.
L’idée c’est qu’au-delà de la parole qui porte le sujet, il n’y a rien. Ce qui s’illustre dans Œdipe par le fait qu’une fois son destin accompli, une fois qu’il a déroulé le fil de la parole qui le porte, qui l’exprime, qui le défini, il n’est que vide. Lacan met en exergue cette parole d’Œdipe, à cette période de sa vie :
« Est-ce que c’est au moment où je ne suis rien que je deviens homme ? »
C’est là, nous dit-il, que commence l’au-delà du principe du plaisir. Ce que le chœur antique commente ainsi:
« Mieux vaut en fin de compte n’être jamais né, et si l’on est né mourir le plus vite possible.»
N’est-ce pas là une thématique qui présente quelque résonnance rendant accessible à l’occidental que je suis, certaine approche bouddhiste.
Il y avait déjà l'dée suivante à laquelle j’étais parvenu: le Moi qui se développe sur le principe du plaisir, en réaction au monde (au Samsara en terme bouddhistes) me rend malheureux. Malheureux pour ainsi dire de façon mécanique, parce que je m’attache aux images qui fascinent mon attention. C’était du domaine de l’imaginaire.
Mais là nous sommes ailleurs, dans le domaine de la parole, du symbolique. Et ce qui est dit, c’est qu’au-delà, lorsque j’arrête de tourner comme un hamster dans ma cage, il n’y a rien et que je meurs.
Et Lacan cite ces propos de Freud :
«Ne croyez pas que la vie soit une déesse exaltante surgie pour aboutir à la plus belle des formes, qu’il y ait dans la vie la moindre force d’accomplissement et de progrès. La vie est une boursouflure, une moisissure, elle n’est caractérisée par rien d’autre que par son aptitude à la mort».
La vie, continue Lacan, c’est cela – un détour, un détour obstiné, par lui-même transitoire et caduc et dépourvu de
signification.
Une petite musique dans ma tête:
«[...] La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteurCette voix (voie) qui s'élève et que l'on suit, au cœur de l’Occident, est ce que nous avons de plus précieux à livrer au Monde. Une démarche de plus de 2500 ans pour nous délivrer des dieux. Ce nettoyage de longue haleine correspond, dans son mouvement actuel, à un détachement progressif et conscient de cet humanisme (bonjour Foucault!) surgi dans nos représentations au siècle des Lumières et qui fût pour un temps la respiration nécessaire à ce vaste mouvement.
Cette démarche ne doit pas rester une simple prise de conscience intellectuelle et je comprends bien qu’une analyse me soit indispensable.
Une fois le pas franchi, et j’anticipe sur ce nettoyage personnel qu’il me faudra entreprendre, il y a quand même dans le propos de Lacan le mot «obstiné» qui subsiste. Mais, qu’est-ce donc qui
peut bien s’obstiner ainsi ?
On voit par là que la pièce n’est pas jouée.
Revenons à nos bouddhistes : il y a dans la contemplation de la vacuité différents niveaux: l'illumination se fait par paliers, comme l'enseignement lui-même
(Bouddha fait tourner la roue du Dharma pour aider le diciple à entrer dans le discours; belle figure de répétition
obstinée, pour dire qu'il doit "con/prendre" la voix pour entrer dans la Voie).
Je pense que ressentir effectivement la vacuité du «Moi» reste au niveau dit «subtil» et qu’au-delà, l’expérience de la vacuité du «Je» s’apparente à l’exercice porté au niveau «très subtil». Et
l’on pourrait réécrire ainsi la phrase d’Œdipe :
«Est-ce que c’est au moment où je ne suis rien que je deviens Bouddha ?»
Il y a d’autres rapprochements à faire encore : dans le cycle (encore des répétitions) de ses méditations, le bouddhiste doit se convaincre de la souffrance des renaissances dans des règnes inférieurs (j’avoue que sur ce point j’ai le plus grand mal à suivre). Or, les images de la mort que donnent Freud comme Lacan me semblent pour un occidental, plus repoussantes que celles des bouddhistes. Lorsque Freud ressent la mort, dans son rêve sur l’injection d’Irma, ou lorsque qu’il l’évoque comme une «boursoufflure, une moisissure», ce sont là des images qui me choquent plus que d’imaginer des enfers de lames de rasoirs ou autres charbons ardents. En ce sens une approche occidentale de la tradition bouddhiste ne semblerait pas inutile à sa pratique.
Mais le iatus entre la théorie psychanalytique et le bouddhisme, c’est bien cette notion bouddhiste d’incarnation d’un «quelque-chose», soumis aux lois de l’inertie -le karma- (ce qui entre parenthèses reste très freudien) sans début ni fin et dont on se demande bien par quelle nécessité il est obligé de (il s’obstine à) prendre les formes successives qui l’incommodent tant.
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||
Commentaires Récents